Nos articles

Au cours d’une récente expérience de formation en Centre de Détention, j’ai vécu plusieurs journées en proximité avec des personnes incarcérées.
L’objectif était de soutenir ces personnes dans les conflits qu’elles pouvaient rencontrer pendant et après leur détention.
À la suite des ces instants forts, plusieurs questions et réflexions ont émergé : comment notre société rend-elle la justice ? N’y a-t-il pas un parallèle entre notre façon de réagir dans nos conflits au quotidien (nos simples désaccords, nos positionnements contraires, nos doutes et nos erreurs) et la façon choisie par notre société pour répondre à nos erreurs, aux désaccords avec la loi ?
Je donnerai parfois la parole à Pierre, Abdel et Kevin, personnages imaginaires inspirés de la vraie vie.

ABDEL
Pendant un entretien d’embauche, qu’est-ce que tu veux que je fasse avec un trou de quatre années dans mon CV ?! Ils vont tout de suite me questionner ! C’est mort !

KEVIN
T’as qu’à dire que t’es allé au bled faire un break…

ABDEL
Ça marchera jamais…

PIERRE
Moi, si j’étais toi, je le dirais d’entrée de jeu, au moins le type verrait que je suis franc.

ABDEL
T’es taré ! Laisse tomber… Tu dis ça parce que t’es un ancien, ça peut marcher peut-être avec toi. Tiens, rien que d’en parler, ça me relance ma rage de dent !

KEVIN
Va à l’infirmerie !

ABDEL
Ça ne sert à rien, ils vont me filer encore un Doliprane. J’attends un rendez-vous chez le docteur. Ça fait trois semaines.

KEVIN
Tu peux toujours attendre ! C’est le Docteur qui est malade, ici…

PIERRE
Ici, quand tu es malade, il n’y a qu’un slogan : Doliprane.
Tu as mal à la tête ? Doliprane.
Tu as une rage de dent ? Doliprane.
Si on te coupe le bras ?…

TOUS
Doliprane ! Ha Ha Ha !

PIERRE
Doliprane ! Doliprane ! Doliprane !

KEVIN
Si tu veux, j’ai des trucs plus forts dans ma cellule…

ABDEL
Genre ?

KEVIN
Genre… antibiotique, et autres. Je peux t’en passer.

PIERRE
Faites attention, si vous vous faites choper, vous êtes bons pour le mitard !

KEVIN
T’inquiète, l’ancien ! »

Le mitard, c’est la prison dans la prison. Derrière le masque amusé et bon enfant, derrière un apparent calme, façade indispensable pour se protéger, Kevin, Abdel et Pierre laissent entrevoir rapidement leur épuisement à vivre la détention.

Face à cet épuisement, nous entendons parfois quelques ricanements moralisateurs, autour de nous ou bien dans les tréfonds de notre cerveau reptilien apeuré : « Ils l’ont cherché, bien fait pour eux ! ».
Regardons en détail ce qui est apparemment bien fait.

Tout d’abord, quelques chiffres du Ministère de la Justice qui nous parlent de l’insertion des sortants de prison et de l’(in)efficacité de la prison (article « Prévention de la récidive et individualisation des peines », juin 2014) :

Les re-condamnations
« En France, 61 % des sortants de prison sont incarcérés à nouveau dans les cinq ans.
63 % des sortants sans aménagement de peine sont recondamnés dans les cinq ans,
contre 39 % pour les sortants qui ont bénéficié d’une libération conditionnelle.
Plus un condamné est jeune, plus le risque de récidive est grand.
Plus le temps en détention est faible, plus le taux de récidive l’est aussi.

Education
48 % des détenus n’ont pas de diplôme.
Chez les jeunes détenus, 80 % d’entre eux sont sans diplôme et près de 40 % se trouvent en échec au bilan lecture.

Emploi
Le taux d’activité à l’entrée en détention est inférieur à 50%.

Logement
7% des entrants en prison sont SDF.
À la sortie de prison, 14% des personnes déclarent ne pas disposer d’une véritable solution de logement ou d’hébergement.

Santé
80 % des hommes détenus sont sujets à une addiction ou un trouble psychiatrique.
Le taux de suicide est dix fois supérieur à celui de la population générale.

Conclusion de l’article : « Les peines alternatives sont plus efficaces que la prison pour prévenir la récidive. Les peines alternatives coûtent moins cher. »

PIERRE
Quand je suis arrivé, je ne savais pas quelle attitude adopter à la promenade.
Si tu regardes dans les yeux, tu es mort. Si tu regardes par terre, tu es un mouton, donc tu es mort aussi.

KEVIN
Moi je fermais les yeux, et je priais.

ABDEL
Avec toute cette haine accumulée, on est pire en sortant… Comment veux-tu faire autrement ?

PIERRE
C’est vrai… Je ne pensais pas que ce serait comme ça !
Le juge, il n’a pas pris en compte tout ce que j’ai fait, tout le boulot, ma vie : j’ai été réglo pendant quarante ans ! À l’audience, ça a été balayé d’un revers de manche.
Il a raison, j’ai fait une erreur. Je reconnais. Pour ça, je ne dis pas le contraire.
Mais tout le reste ?

KEVIN
Moi, il ne m’a pas laissé parler. « Taisez-vous ! » qu’il disait.
Par contre, l’avocat n’en finissait pas, on aurait dit une pièce de théâtre qu’ils avaient répétée avant mon arrivée. Et moi, j’étais le figurant.

ABDEL
Moi, je lui ai répondu, j’avais pas peur ! Je lui ai dit…

Et Abdel énumère sa liste des petites phases incisives pour faire front au juge. On se croirait dans une joute verbale du siècle des Lumières. Il a dû se les répéter et se gargariser de celles-ci afin de rendre plus digeste la décision finale, pour se donner à lui-même la considération espérée.
Que d’énergie pour se faire entendre, pour que sa vie puisse peser de quelques grammes supplémentaires du bon côté de la balance, pour que sa dignité ne soit pas trop entachée. Car, au final, quel est le plus difficile à vivre : la privation de la liberté, ou bien la privation de la dignité, non énoncée dans la peine ?

***

Au sens premier, purger signifie purifier, nettoyer. En droit, purger sa peine veut dire qu’on va l’effacer, la faire disparaître.
Si l’on parle de catharsis, de purification, quel serait le but recherché dans la décision d’enfermement ? En tant que citoyen soucieux de la sécurité de tous, quelles pensées souhaiterions-nous faire émerger du détenu qui a purgé sa peine ?

« J’ai compris mon erreur et ses conséquences. » ?
« La société a raison, je respecte le système qui est juste. » ?
« Je remercie qu’on m’ait donné cette opportunité de me remettre en question. » ?
« Ça m’a calmé, ils ne sont pas prêts de me revoir. » ?

Au lieu de cela, la peine effacée semble laisser quelques empreintes que l’on ne saurait faire disparaître. Voici ce que des détenus concluent de leur expérience carcérale :

ABDEL
Pour survivre en prison, il faut se blinder. Si tu commences à aider les autres, t’es fini.

Dans la vie, si t’es gentil, tu te fais bouffer !

KEVIN
Je suis d’accord… avec les agressions qu’on vit ici, il faut charger le premier avant de se faire marbrer.

Dans la vie, mieux vaut être le boucher que le veau !

PIERRE
Le pire, ce ne sont pas les détenus, mais le système. On m’a dit que j’avais manqué de respect par mon acte, certes… Mais la société me punit en me manquant de respect également, et bien plus profondément.

Dans la vie, c’est œil pour œil, dent pour dent !

ABDEL
De toute façon, la justice fonctionne à deux vitesses. L’homme politique a six mois de sursis pour détournement de millions, et le voleur de bicyclette est en prison ferme.

Dans la vie, y’a pas de justice, à quoi bon respecter les règles ?

La sanction ne semble donc pas à la hauteur du but recherché par la Justice. Dans les couloirs, et entre deux sas, on entend la même voix crier : « L’ENFER ME MENT ! ».

Je suis impressionné par le respect et la solidarité qui se tissent dans le groupe au fil des heures. En partageant ces moments d’intimité avec les détenus, je me vois changer de chaise… un rien suffirait à me faire glisser de ce côté des barreaux.
Qu’est-ce qui pourrait m’aider à ce moment-là ? Restaurer ma dignité, l’estime que la société me porte, le lien avec mes proches… Bref, qu’on m’aide à me relever, plutôt qu’à m’enfoncer. Parce que, si on me laisse piétiner dans ma boue, je risque de me relever comme un King Kong furieux et je vais tous vous écraser au passage !

***

Regardons désormais au-delà de nos frontières, et ne nous enfermons pas dans nos habitudes.
Dans un article de la revue 6 mois du 25 octobre 2012, le professeur de criminologie John Pratt nous explique que le taux de récidive est de :
« 66 % aux États-Unis
31% en Finlande
20 % en Suède
et… 16 % à Bastoy, en Norvège ».

Le concept de prison ouverte a été créé en Finlande, dans les années 1930. Dans la prison ouverte de Bastoy, les détenus travaillent, peuvent garder leur ancien emploi, prennent des cours à distance, ont des solariums à disposition…

« Plus les conditions carcérales sont favorables, proches de la vie « dehors », plus la réintégration sera facile ».

Des conditions de vies décentes en prison font par conséquent baisser le taux de récidive, et donc le taux de criminalité. N’est-ce pas le besoin ultime recherché par la Justice ? Nous protéger, assurer la paix sociale et la sécurité ? Cette approche systémique nous invite de manière lucide et pragmatique à trouver la « paix sociale » avec ceux qui commettent des erreurs, plutôt qu’à les exclure.

ABDEL
Ici, au fur et à mesure, que tu sois détenu ou gardien, tu finis par utiliser un vocabulaire très pauvre. Je ne veux pas m’habituer à ça. En sortant, je veux vraiment retrouver mon vocabulaire soigné !
Ce qu’il manque ici, ce sont des endroits où l’on peut être nous-mêmes.

PAUL
… Et où il n’y a pas de jugements.
Les jeunes, les anciens, tous pareils. Des moments pour se connaître.

KEVIN
Du respect.

Et si notre système judiciaire, que nous acceptons tacitement, était le miroir de notre façon d’aborder les conflits dans nos micro-sociétés : avec mon collègue, en famille, à l’école, au volant de ma voiture ?
Et si, démunis pour réparer mes blessures, je ne pensais avoir le choix qu’entre humilier, exclure, rabaisser, fragiliser, affaiblir physiquement et psychiquement, réduire le pouvoir de l’autre, le rendre objet d’un dossier X, l’enfermer dans une étiquette au feutre indélébile, le faire taire, et lui confisquer la possibilité de se réhabiliter à mes yeux ?

Même si « entre 2001 et 2012 le nombre de détenus a augmenté de 35 %. » (Ministère de la Justice), une autre justice est en marche : celle qui permet de nous relever ensemble de nos erreurs, de rebondir d’un conflit où la violence verbale ou physique a sévi. Et cette justice, nous pouvons déjà la faire germer dans nos vies.

Pour conclure, je citerai Isaac Newton qui, avec sa loi de la gravitation, est bien placé pour nous expliquer ce qui nous permettrait de garder assurément les pieds sur Terre :

Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts.

Fabrice Gand, Septembre 2016, Bordeaux

Commentaires ( 1 )

  • Nathalie dit:

    et bien voilà un compte-rendu à donner à l’administration pénitentiaire . Cela apporterait de l’eau aux moulins des alternatives. Merci pour ce témoignage

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