Nos articles

Contre l’enfermement – Pour la dignité

 

 

L’ENFER ME MENT

Il existe, aux portes de nos villes, là où jadis on parquait les lépreux, une zone d’ombres, une zone qui inspire dégoût, honte, crainte, rejet, un terrain vague où rôdent les morts-vivants non loin de nos habitations, tel un gros pansement souillé et abject qui nous colle au doigt et dont nous aimerions bien nous débarrasser : la prison.

À l’heure où fleurissent les politiques sécuritaires, du tout-contrôle, à l’âge d’or des discours de peurs, d’élaborations extrêmes de replis et de conforts individuels, vous entendrez ici une voix contre l’enfermement, contre la violence institutionnelle, contre l’appréhension inconditionnelle de l’autre, une voix pour l’ouverture, pour la compréhension entre humains, et une tentative de nous relier ensemble à nos aspirations communes.

Contre l’enfermement au sens figuré, lorsque j’enferme l’autre dans une vision figée, sculptée dans le marbre.

Contre l’enfermement au sens propre, lorsque ma société enferme l’autre dans une prison, parce qu’elle n’est pas d’accord avec sa façon de faire.

En effet, le condamné reste aujourd’hui un damné avec ses pairs dans quelque cercle de l’enfer. Humaniser la prison serait-il une amélioration du système ? Serait-ce encore un pansement sur un pansement, une façon de feindre de combattre la violence en demandant aux détenus et au personnel pénitentiaire de s’y adapter en silence ?

Médiateur, j’ai l’occasion de me rendre dans des espaces dans lesquels j’observe des tensions sur les questions de pouvoir : difficulté à partager le pouvoir, ou au contraire difficulté à prendre ses responsabilités (santé, éducation, famille, prisons, associations…).

Mon expérience carcérale est issue de formations données en prison (dans le cadre du plan de lutte anti-terrorisme et de formation de personnel), dans lesquelles mon rôle est de prévenir les violences par des apports de médiation, en soutenant les détenus et surveillants dans les conflits qu’ils peuvent vivre pendant la détention, et « dehors », lorsque la peine sera terminée.

Mon image de ces lieux évolue au fur et à mesure des rencontres avec les détenus et le personnel pénitentiaire. Vous trouverez ici, je l’espère, de quoi changer de regard avec moi.

 

LES FOUS

À entendre tout un chacun parler de détenus, la prison regorgerait de gens dangereux qui ne manqueraient pas de vous sauter dessus au premier contact, soit pour vous tabasser, soit pour vous violer.

En 2015, les chiffres du Ministère de la Justice1 parlent de 879 294 condamnations au total :

– 2 969 pour crime (homicides, viols, vols, faits de terrorismes) ;

– 835 921 pour délit (circulation routière, atteintes aux biens et aux personnes, infractions à la législation économique et financière, infractions en matière de stupéfiants, atteintes à l’ordre administratif et judiciaire) ;

– 40 404 contraventions 5ème classe.

Sur les 879 294 condamnations, 98 957 peines d’emprisonnement ferme ont été prononcées, soit un peu plus de 10 %.

Pour rappel, la prison a un double objectif annoncé : protéger la population, et réinsérer le condamné.

Premier questionnement sur la protection : les 98 957 personnes sont-elles dangereuses ? Avons-nous vraiment besoin de nous en protéger ?

Second questionnement sur la réinsertion : le système réussit-il cette mission ? La réponse est majoritairement non, puisque 61% des sortants de prison en France sont recondamnés dans les cinq ans2. De plus, à la sortie de prison 14% des personnes déclarent ne pas disposer d’une véritable solution de logement ou d’hébergement, 80 % des hommes détenus sont sujets à une addiction ou à un trouble psychiatrique, et, chez les jeunes détenus, 80 % d’entre eux sont sans diplôme et près de 40 % se trouvent en échec au bilan lecture.

Pour les défenseurs de la prison, celle-ci préserverait notre démocratie de la délinquance. Or, les chiffres montrent le contraire : la criminalité ne baisse pas. La première phrase que j’ai entendue dans la bouche des détenus était : 

Quand on sort de là, on a la haine… on est pire qu’avant !

J’en conclus que la prison est inefficace pour la réinsertion, et reste problématique pour nous protéger réellement.

 

À QUI PROFITE LE CRIME ?

Le sociologue Émile Durkheim exprimait l’idée, à la fin du XIXème siècle, que la peine restait une œuvre de vengeance. « Elle ne sert pas ou ne sert que très secondairement à corriger le coupable ou à intimider ses imitateurs possibles ; à ce double point de vue, son efficacité est justement douteuse et en tout cas médiocre. Sa vraie fonction est de maintenir intacte la cohésion sociale en maintenant toute sa vitalité à la conscience commune »3.

Quelle est donc cette « conscience commune » pour laquelle nous serions prêts à humilier notre prochain ? Plus d’un siècle après ces écrits, la seule façon de maintenir la cohésion sociale serait-elle toujours la solution tragique d’enfermer ?

Dans le système pénal, la « peine » porte justement son nom, héritière de notre culture judéo-chrétienne, et le condamner doit la purger, il doit se laver de sa faute.

Après une infraction, la société a donc choisi de répondre par la devise « œil pour œil, dent pour dent », qui pourrait être considérée comme cette libre interprétation du concept d’Égalité :

« Tu as volé dans la caisse de ton entreprise en menaçant ton patron avec une arme ? Et bien alors… tu paieras une amende, puis tu iras dans une cellule ; tu seras éloigné de ta famille ; tu ne pourras sans doute pas aller à l’enterrement de ton père ; tu seras battu à la promenade par tes pairs, sous le regard impuissant des surveillants ; tu vivras dans quelques mètres carrés avec une personne incarcérée pour viol, et qui devrait être suivi médicalement pour ses troubles mentaux, mais faute de place en institut spécialisé, tu t’en contenteras ; tu troqueras quelques paquets de cigarettes contre un antibiotique périmé afin de te soulager de ton abcès dentaire ; tu travailleras à 2,49 euros de l’heure dans un atelier pour éviter de t’abrutir et de tourner en rond avec tes pensées suicidaires (pour une entreprise privée qui ne pourra guère s’en vanter) ; tu apprendras à co-habiter avec les rats et les cafards ; et pour entretenir ta santé, on te servira de la mal-bouffe; tu en voleras pourtant, pour passer ton stress malgré ton dégoût ; tu ne dévoileras rien de ta vie privée, ou bien cela se retournera contre toi à un moment ou un autre ; tu inventeras une vie parallèle au téléphone à tes enfants pour les protéger de ta honte, pour préserver ton image ; tu éviteras de te mettre dans des situations où l’on abusera de toi sexuellement ; enfin, tu apprendras à contrôler tes mimiques, afin d’attirer le type qui te fournira un calmant à fumer, et afin d’éloigner le type qui te poussera au mitard pour la même raison. En sortant, pour trouver du travail et une vie normale, tu referas ta vie ailleurs, loin de tes racines, car tes relations fraternelles seront devenues invivables, et tu feras preuve d’imagination pour que ton futur employeur ne s’aperçoive pas du trou de trois ans dans ton CV. Mais, lorsque tu auras enfin rencontré l’âme-sœur et que tu seras devenu père, les camarades d’école de ton fils continueront de l’appeler « fils de taulard », et le fer rouge marquera une nouvelle génération. Il sera souvent marginalisé. Plus tard, il se procurera de la drogue et commencera à en vendre etc etc… »

C’est donc la peine « juste », juste en droit. C’est le mode opératoire que nous validons à chaque élection.

Une autre interprétation de Liberté, Égalité, Fraternité à laquelle j’aspire est : tant qu’il y aura des opprimés, tant que nous exclurons, nous ne connaîtrons pas vraiment ce qu’est la Liberté.

Parmi les différents penseurs de la criminalité, certains présentent la délinquance comme un dysfonctionnement de la société. Au XIXème siècle, Engels et Marx la décrive à l’inverse comme un morceau de puzzle nécessaire à l’ordre capitaliste. La dangerosité diagnostiquée de certains individus justifierait donc le contrôle et la domination des détenteurs du pouvoir.

Le but de l’incarcération ne serait donc pas, selon cette approche, une garantie pour lutter contre la criminalité, mais une façon d’assoir le pouvoir dominant. Et la récidive de la majorité des personnes sorties de prison légitimerait en quelque sorte le rejet de cette population.

On construit des maisons de fous pour faire croire à ceux qui n’y sont pas enfermés qu’ils ont encore la raison. Michel de Montaigne

L’infraction du « voleur de bicyclette » serait donc utile à une société de domination ?

L’infraction de l’homme d’affaires, ou de l’homme politique qui détourne des millions d’euros, semble moins nécessaire pour servir d’exemple, puisque c’est davantage le sursis que la prison ferme qui est prononcé dans ce cas précis. L’exclusion n’est pas de circonstance.

Le principe d’égalité se délite ainsi, et favorise les rancœurs à nouveau du « voleur de bicyclette », qui n’accorde pas de crédit à sa propre sanction, estimée injuste. La sanction est donc contre-productive, puisque le but recherché était de l’inciter à respecter la norme.

C’est ainsi que j’ai pu entendre de la part de détenus :

On m’a dit que j’avais manqué de respect par mon acte ?

Certes… mais la société me punit en me manquant de respect également,

et bien plus profondément.

Et sa conclusion :

Dans la vie, y’a pas de justice, à quoi bon respecter les règles ?

On peut constater, dans notre histoire récente, des situations où le pouvoir, sous prétexte de « défense nationale », s’octroie le droit au crime ou à la privation de liberté du citoyen : le USA Patriot Act en 2001 de Georges Bush a en effet ouvert la porte aux contrôles permanents, à la détention sans limite et sans inculpation de toute personne soupçonnée de projet terroriste, dans des prisons où la pratique de la torture a été autorisée (simulation de noyade, privation de sommeil, etc…).

Plus récemment, l’Assemblée Nationale Française fraîchement constituée inscrit le 3 Octobre 2017 dans notre Constitution certains éléments propres à l’Etat d’Urgence exceptionnel, malgré l’alerte de certains défenseurs des libertés, comme François Sureau qui plaide au Conseil Constitutionnel et nous invite à « répondre au terrorisme sans perdre la raison », dans son ouvrage « Pour la liberté ».

 

UN POUR TOUS, TOUS POUR UN 

L’enfermement engendre de la violence pour les détenus, mais aussi pour le personnel chargé au quotidien de surveiller ces détenus. Nous demandons à des professionnels de travailler « à perpétuité » dans ce milieu en surpopulation, et de gérer tant bien que mal les tensions liées à cette situation d’hommes en cage, souvent dans des conditions déplorables.

Les hommes en bleu sont donc démunis. Il se crée un rapport de force permanent : chacun endosse une posture « musclée » malgré lui, des deux côtés, sous peine d’être décrédibilisé et de se faire laminer physiquement ou humilier moralement. Beaucoup de rancœurs naissent et ne sont pas verbalisées, les revendications ne se font plus contre l’institution ou le prisonnier en général, mais deviennent des « affaires personnelles », cocktail parfait pour une escalade de la violence. Enfin, pour maintenir la barque à flot, on a recours aux équipes d’intervention, pour remettre les points sur les i à coup de matraques.

Et la voix de la fatalité se fait entendre : « Faut bien des gens pour faire ce métier ».

Mon propos est donc ici de préserver tout être humain, qu’il soit avec un numéro d’écrou, en uniforme bleu, ou simple citoyen.

Le chercheur et sociologue Jacques Faget4 explique la position de Durkheim. Selon ce-dernier, il existerait deux sortes de droit : « un droit répressif dont le but est de châtier ce qui menace l’unité et l’existence du groupe ; un droit coopératif dont le but est de rechercher l’équilibre social. La place du droit coopératif et la baisse des incriminations permettraient de mesurer l’évolution de la société ».

Mais l’infraction de la loi, crime ou délit, inspire une telle fascination dans notre culture collective, attirance ou rejet, qu’il est difficile de l’approcher sans de virulentes diatribes morales sur les condamnés dont, je dois l’avouer, certaines me trottaient dans la tête avant de rencontrer les personnes en chair et en os : « Ils ont ce qu’ils méritent », « Ils l’ont bien cherché », « Fallait réfléchir avant », « Ce sont des tarés », et aussi des « De toute façon ils ne changeront pas », « Il faut les zigouiller ».

En 1945, lors du procès de Nuremberg, le monde a du mal à croire que la plupart des hauts dignitaires nazis n’ont pas de troubles mentaux diagnostiqués. « RAS » de la part des psychiatres. Les chefs nazis ont grandi dans de bonnes familles, ont suivi des études supérieures, sont devenus de brillants scientifiques, des médecins, et pourtant… et pourtant ils ont tué des millions de vies sans sourciller.

Depuis les attentats en France en 2015, les journaux regorgent de « Ce sont des cinglés, des acharnés, des malades, des fanatiques ». Ce type de réaction nous permet d’occulter ce qui a favorisé l’émergence de ces comportements, de ces Français qui viennent « égorger nos fils et nos compagnes ».

Jacques Baud5, ancien officier de renseignement de l’armée suisse, déplore par exemple que « l’aventurisme meurtrier des Occidentaux » a « transformé une revendication identitaire en une résistance (jihad) qui a rapidement pris la forme du terrorisme contre les interventions militaires des puissances qui tuent de façon illégitime et illégale des musulmans ».

Et d’ajouter, pour ce qui nous intéresse dans la réflexion autour de la prison : « Par crainte d’excuser, on n’écoute pas, on n’explique pas, et donc on ne comprend pas ».

Ainsi préfère-t-on ne pas comprendre.

Par ignorance ? Parce qu’on ne sait pas faire ? Parce qu’il est plus facile d’enfermer pour calmer notre angoisse, que d’entrer en relation avec ces inconnus ?

Pour des raisons budgétaires ? Les rapports de Juin 2014 du Ministère de la Justice nous disent pourtant que les peines alternatives sont plus efficaces que la prison pour prévenir la récidive, et qu’elles coûtent moins cher.

Alors… par choix ? Dans ce cas, quel en serait le but ? Faire marcher la machine du crime ? La machine des guerres ? Augmenter les dépenses militaires dans le monde qui sont déjà de l’ordre  1 330 000 000 000 d’euros par an6 ?

Le crime est sans doute l’une des plus importantes sources de production de richesse : il vous suffit d’allumer la télé à n’importe quelle heure de la journée, et vous tomberez sur une série B avec ses stars habituelles : la première est à l’état de cadavre, ligotée dans le coffre d’une voiture en terrain vague ; la seconde est l’inspecteur de police au visage grave mais sur le point de vous libérer du criminel ; ou mieux, si la production a davantage de budget, sur le point de sauver la planète du grand méchant envahisseur. Cette culture ambiante est un tapis rouge pour les discours politiques qui attisent la peur, qui prêchent le recours à la répression, et qui favorisent le repli sur soi.

Notre société qui vend du crime, qui achète du crime, et qui met en scène le spectacle du fait divers en permanence pourrait-elle se passer du crime, du criminel et de son bourreau ?

 

TERRAIN VIERGE CONTRE TERRAIN VAGUE

En 1978, l’Italie vit sans doute l’une de ses plus grandes révolutions. Sous l’impulsion des travaux du psychiatre Franco Basaglia, la Loi 180 est votée, visant la suppression des hôpitaux psychiatriques, ou plus exactement leur ouverture, pour arrêter ces « asiles d’aliénés » qui n’avaient pas évolué depuis des décennies. Les comportements violents exacerbés étaient générés notamment par le recours permanent aux camisoles de force, à l’enfermement dans des cages, aux électrochocs destinés à les punir d’être ce qu’ils étaient – des personnes dont on ne savait pas s’occuper – et destinés à les rendre définitivement des bêtes humaines.

Franco Basaglia7, nous explique sa démarche politique :

« La dépsychiatrisation est notre leitmotiv. C’est la tentative de mettre entre parenthèses tout schéma, afin d’agir sur un terrain non encore codifié ni défini. Pour commencer, on ne peut que nier tout ce qui nous entoure : la maladie, notre mandat social, le rôle. Nous nions par conséquent tout ce qui peut donner à notre action une connotation déjà définie. Dès lors que nous nions notre mandat social, nous nions le malade en tant que malade irrécupérable, et nous quittons notre rôle de geôliers, garants de l’ordre public ; en niant le malade comme irrécupérable, nous nions sa connotation psychiatrique ; en niant sa connotation psychiatrique, nous nions sa maladie comme définition scientifique ; en niant sa maladie, nous dépsychiatrisons notre travail et abordons un terrain vierge, entièrement à défricher. »

Voici, par analogie, ce qui pourrait advenir d’une approche re-visitée de la sanction : notre leitmotiv serait la dépénalisation.

Nous sortons de la « peine » et nous entrons dans un accompagnement de ces personnes. Nous enlevons le « statut » de condamné, et notre propre mandat social (de pouvoir) et nous oublions l’idée du détenu irrécupérable en quittant notre rôle de geôlier. Là, nous pouvons commencer un travail.

Ce que nous faisons avec les détenus, c’est de la merde !

Telles sont les paroles que me confie un professionnel du milieu carcéral. Je traduirai en ces termes : nous stigmatisons la personne dans son acte, nous l’enfermons dans ce que nous lui reprochons, nous ne créons pas l’espace qui permettrait d’entrer dans un terrain vierge et un vrai travail de relation, de confiance,  d’échanges, de prises de conscience, de deuil, d’apprentissage, de compréhension… nécessaires à l’évolution des comportements, et à la baisse de la criminalité.

L’approche de Franco Basaglia a permis de revoir la psychiatrie en traitant une personne malade comme une personne à comprendre, et non en la réduisant à « une chose à gérer ». 

Le phénomène pénal doit donc sortir des chasses gardées des politiques et des juristes, et s’offrir à des questionnements plus larges : philosophiques, psychologiques, anthropologiques, sociologiques, et démocratiques. Pourquoi tel acte est-il commis ? Pourquoi conduit-il en prison ? Pourquoi cette personne, au contraire ne sera pas en prison comme l’autre ? Que satisfait réellement la société en choisissant l’enfermement plutôt qu’un autre mode de sanction ?

Ne nous intéressons plus au « criminel », au « voleur », au « violeur », au « pointeur », au « meurtrier », au « dealer », au « détenu », au « prisonnier », au « taulard », mais intéressons-nous à la personne qui a commis cet acte, acte qui nous affecte et que nous ne voulons plus revoir se produire.

Selon Basaglia, « le premier stade de notre action peut être émotionnel puisque l’on refuse à nier l’humanité » de la personne. « Le second ne saurait être que la prise de conscience de son caractère politique ». 

L’acte se révèle comme un acte politique d’intégration. Franco Basaglia

Pour intégrer et non exclure, il me paraît important de créer une réelle confrontation avec les auteurs des faits, et cela ne peut se faire que dans une réciprocité, en dehors des modèles verticaux de pouvoir.

Mais savons-nous nous intéresser réellement à ces personnes, sans « justifier » pour autant leur comportement, comme le disait Jacques Baud ?

Et lorsque nous osons nous aventurer sur le terrain de l’autre, que trouve-t-on ?

Nous découvrons des personnes qui ont besoin de se nourrir, qui ont terriblement besoin d’appartenir à un groupe (et ce groupe à des codes violents ; sortir de ces codes les menace d’isolement), qui recherchent une forme de sécurité matérielle, qui ont besoin de se faire entendre, de reconnaissance, d’empathie pour ce qu’ils vivent ou ont vécu, qui recherchent de l’intensité, du sens lorsque il n’y en avait plus nulle part… Bref, cela ressemble à ce que nous cherchons tous, n’est-ce pas ?

Est-ce cela qui est si difficile à entendre : « Le criminel, le terroriste, recherche la même chose que nous » ? Le reconnaître serait reconnaître notre part de responsabilité dans l’échec d’intégration de ces personnes.

Comment en sont-elles arrivées là ? Comment ont-elles pu passer douze années (12 années !) à l’école républicaine française pour avoir autant de défiance envers la République et ses valeurs ? Comment avons-nous pu échouer pour qu’elles en viennent à utiliser des moyens si dramatiques afin de combler leurs aspirations ou leurs revendications ?

Pourtant, si j’ose franchir le pas de la rencontre, et après seulement quelques journées passées en sa compagnie, le numéro d’écrou 216XX me partage :

Si je t’avais rencontré dans la rue avant, je t’aurais cassé la gueule !…

Je me serais dit : t’es qui pour me parler ?!…

Maintenant… je comprends que t’es là pour m’aider.

Puis il me serre la main, ou plus exactement il l’écrase, tout en posant son autre main sur son cœur.

 

COSMOSSIENS

Aujourd’hui, tout va vite, et jamais assez. Tout est proche, et jamais assez.

Et pourtant cela ne semble pas nous rapprocher. Les crises « identitaires » ressortent, et chacun brandit son blason.

Mais la science nous dit bien que nous sommes en interrelations permanentes entre êtres humains (les cerveaux sont par exemple interconnectés grâce aux neurones-miroirs). J’ai beau dire, j’ai beau faire, avant d’être Bourguignon, avant d’être Français, avant d’être Européen, je suis Terrien.

Peut-être, demain je me présenterai comme Cosmossien, habitant du Cosmos, ou Espacien, Universien, ou Mondien, car la science me dit aussi que je suis en interrelation permanente avec mon environnement, même à plusieurs années-lumière de distance.

La science nous ramène petit à petit aux intuitions amérindiennes : je suis la pierre, je suis la feuille, je suis l’arbre. Adieu les « Cocorico » nostalgiques, je suis dans un Tout, et je ne puis rien contre, même en érigeant un mur entre mon pays et celui du voisin.

Il me paraît certes difficile d’aller à l’encontre de la « culture de contrôle »8 qui développe la sécurité privée, les quartiers résidentiels privés, les caméras de vidéo-surveillances, le foisonnement d’applications pour tout savoir à l’avance (météo, trafic,…), le confort individuel à outrance dans nos voitures 4×4 de plus en plus spacieuses et protégées contre nos ennemis potentiels, l’hyper contrôle médical, la maîtrise génétique pour bientôt programmer nos futurs enfants à la carte…

Cependant, dans ce contexte du chacun-pour-sa-pomme, allons-nous continuer à aborder l’erreur humaine en excluant ? Ne suis-je point la feuille, l’arbre, et l’autre ? Allons-nous repousser sans cesse nos ennemis pour éviter tout contact, allons-nous les jeter « au bout » de la planète ? La Terre a-t-elle un bout ? N’est-elle pas définitivement ronde ?

 

PRIMITIFS ?

Petit à petit, les sciences nous rappellent les sagesses anciennes. Et la Justice s’en rapproche, comme au Canada, où des expériences (encore marginales) de Cercles de guérison ont été intégrées au système, en s’inspirant des traditions ancestrales.

Dans la culture indigène, la délinquance est « entendue comme l’expression de l’éloignement de l’individu de sa communauté d’origine » et l’on considère « qu’il est de la responsabilité de tous d’aider à la reprise de cette relation »9.

Dans l’article « Les cercles de guérison et les cercles de sentence autochtones au Canada », Mylène Jaccoud10 explique que le but de ces Cercles est de retrouver un équilibre brisé par plusieurs siècles de colonisation.

La « restauration de l’équilibre entre la victime et le délinquant » est « la voie conduisant la collectivité à retrouver son équilibre. Cette approche insiste sur le fait que la guérison est incompatible avec l’exclusion du délinquant, la guérison ne pouvant se produire que dans une relation et non dans l’isolement. La guérison nécessite par conséquent le rétablissement des relations sociales, c’est-à-dire celles qui concernent la victime, le délinquant, leur famille respective et la collectivité entière. »11

Il est important d’insister sur le fait que les cas traités dans ces Cercles ne sont pas anodins, puisqu’il s’agit des abus sexuels, et des violences familiales.

Une fois que l’agresseur et la victime se sont rencontrés en face à face, coeur même du processus de guérison, le cercle se termine par une prière car la guérison et la réintégration des membres sont considérées comme un acte spirituel. Des Cercles « de sentence » ont été ajoutés également au processus afin de permettre aux principales personnes de faire part de leurs recommandations au juge, pour que celui-ci tienne compte du travail réalisé dans le type de sentence prononcée.

Mais les autochtones, tout comme les magistrats, admettent que ces initiatives ne constituent pas une panacée. « La reconstruction économique et sociale des communautés autochtones doit se développer parallèlement. En ignorant l’interdépendance entre les conditions socio-économiques et les problèmes auxquels les communautés autochtones font face, tout programme de justice réparatrice, aussi prometteur et bien conçu soit-il, sera voué à l’échec ».

Une justice alternative et une politique d’intégration ne peut donc exister sans agir sur le contexte et les inégalités sociales, et sans ouvrir les consciences globalement.

Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts. Isaac Newton

 

PRAGMATIQUES

Des lieux de sanction, et non de punition ni de dégradation, existent en Europe.

Le professeur de criminologie John Pratt12 nous rappelle que le taux de récidive est de 66 % aux États-Unis, 31% en Finlande, 20 % en Suède, et 16 % à Bastoy, en Norvège.

Le concept de prison ouverte a été créé en Finlande, dans les années 1930. Dans la prison ouverte de Bastoy, les détenus travaillent, peuvent garder leur ancien emploi, prennent des cours à distance, ont des solariums à disposition.

Plus les conditions carcérales sont favorables, proches de la vie « dehors », plus la réintégration sera facile. John Pratt

Des conditions de vies décentes en prison font baisser le taux de récidive, et donc le taux de criminalité. Les personnes sont privées d’une certaine liberté sans être privées de dignité. Cette approche nous invite de manière lucide et pragmatique à trouver la « paix sociale » avec ceux qui commettent des erreurs, plutôt qu’à les exclure.

Mais cela satisfait-il notre soif de vengeance ?

 

ET MAINTENANT

La dernière grande avancée de la Justice en France a sans doute été l’abolition de la peine de mort en 1981. Nous avons cessé de priver de vie une personne ayant commis une grave infraction.

Imaginons si nous n’avions pas pendu haut et court les grands chefs nazis, si nous les avions confrontés avec des victimes des camps, si les nouvelles générations avaient pu entendre leur vrai récit et leurs cheminements dramatiques. N’aurions-nous pas eu davantage de clés pour comprendre ces comportements, et pour anticiper les embrigadements d’aujourd’hui ?

Notre pays des « Droits de l’Homme » n’a pas été avant-gardiste quant à la question de la peine de mort. Avant la France, les pays abolitionnistes sont, entre autres : le Vénézuela (1863 !),  Le Costa Rica (1877), l’Équateur (1906), l’Uruguay (1907), la Colombie (1910), l’Islande (1928), l’Allemagne (1948), l’Autriche (1968), le Vatican (1969), la Finlande (1972), la Suède (1972), le Portugal (1976), le Danemark (1978), la Norvège (1979).

Voulons-nous être les derniers à priver encore de dignité les humains ayant commis des erreurs ?

Du reste, à quoi bon vivre sans dignité ? La réponse est dans le taux de suicide, dix fois supérieur en prison pour les détenus, et 20% de plus pour ceux qui vivent dans cette violence institutionnelle : les surveillants de prison. Chaque professionnel connaît plusieurs collègues qui ont fini leur carrière tragiquement.

Si nous réussissons à faire bouger les lignes de croyances viscérales autour de la punition et de l’enfermement, tous les autres domaines dans lesquels il existe encore des phénomènes de domination abusifs en bénéficieront : la famille, l’éducation nationale, le monde de l’entreprise, les domaines de la santé, les modèles décisifs politiques…

La place est libre pour la prochaine (r)évolution, pour nous affranchir de nos vieilles croyances, pour nous soumettre à l’épreuve des faits, pour inventer de nouveaux modèles plus efficaces, plus respectueux, et pour rassembler dans la polis, notre cité, des êtres libres et autonomes à travers de véritables actes politiques d’intégration. Voulez-vous en être ?

Fabrice Gand, Octobre 2017

Photo Fabrice Gand Rome 2017

photo Fabrice Gand Rome 2017

Notes :

1- Les condamnations, Année 2015, Service support et moyens du Ministère de la Justice, Décembre 2016

2- Prévention de la récidive et individualisation des peines, chiffres-clés, Ministère de la Justice, juin 2014

3- De la division du travail social, Émile Durkheim, 1893

4- Sociologie de la délinquance et de la justice pénale, Jacques Faget, Editions érès 2013

5- Terrorisme, mensonges politiques et stratégies fatales de l’Occident, Jacques Baud, Editions du Rocher 2016

6- Chiffres publiés par SIPRI, Institut international de recherche sur la paix de Stockholm

7- L’institution en négation, Franco Basaglia, Editions Arkhê 1968

8- The Culture of Control : Crime and Social Order in Contemporary Society, University of Chicago Press (2001), David W. Garland

9- Inventaire des dispositifs et des procédures favorisant les rencontres entre les victimes et les auteurs dans le cadre de la mise en oeuvre de la justice restaurative », Ministère de la Justice ,15 juillet 2008

10- Criminologie 321, 1999

11- Sivell-Ferri, 1997

12- Revue 6 mois, 25 octobre 2012

Commentaires ( 0 )

    Laisser un commentaire

    Your email address will not be published. Required fields are marked *